Un poète turc en France
Üzeyir Lokman ÇAYCI Traduit par: Yakup YURT
LA MER MAUVE
De toute ta vie tu n'as jamais vu La mer mauve Comme s'il a soif de mourir Sur elle Un oiseau piétine les flammes... Je n'ai pas vu non plus A ce point La résurgence du matin Sur la mer mauve...
Comme si des milliers d'espoirs Vibraient sur elle Mes yeux... disparaissent Dans les appels du lendemain...
Un sursaut me secoue le matin Avec les pleurs en face à face Elle se repose Et s'étend avec tous mes chagrins Devant mes yeux... La mer mauve.
MOI, J'AI VU MON PROFESSEUR DANS DES MONDES DIFFERENTS
Moi, j'ai vu mon professeur Dans des mondes différents... Il nous a appris à tracer Des schémas électriques Et la loi d'Ohm... Il ne nous a jamais parlé Des hommes opprimés, Humiliés...
Moi, j'ai vu mon professeur Dans des mondes différents... Il nous a informés Sur l'éclair, Sur la tonnerre, Sur les machines... Mais il n'a jamais parlé De l'amour humain...
Moi, j'ai vu mon professeur Dans des mondes différents...
VER DE POMME
A l'intérieur de la pomme Le ver grignote la blancheur Pour atteindre Le noyau de la vie...
Pendant qu'il sursaute Dans l'obscurité Comme un nouveau-né. Il suce la saveur... le sel De la nature.
Au magma de la bassesse Les laves débordent Sur son égoïsme... Il dort... il se réveille Rien ne change Il reste avec la saveur Au noyau de temps...
Il tisse une toile avec son masque Pendant qu'il s'épuise Dans les fossés qu'il a creusés... Les jeux Sinueux Restent dans son oeil noir... Lorsqu' il enlace le vert De la pomme... Sonne soleil se couche Lui, il se cache...
Son essence se putréfie Dans son estomac Plein de graines carbonisées Des murs qu'il a construits Les pierres tombent une à une... Et finalement lui, Reste à découverte.
AMI, TU N'ES PAS COUPABLE
Ami, tu n'es pas coupable Les coupables sont les soirs Qui te traînent dans cette obscurité... Ne te chagrine pas Les souffrances des jours perdus Passent vite. Tes yeux ont appris à aimer De toute façon Apprendre aussi à oublier Toutes les souffrances...
Oublie ces yeux qui t'ont conduit Dans les guinguettes Ne crois pas à la culpabilité De tes regards moins perçants Qu'autrefois Parce que tu n'es pas coupable, ami Les coupables sont les espoirs Qui te laissent dans l'ombre. A quoi bon de t'énerver Même s'ils ne comprennent pas Les poèmes oubliés Dans tes yeux hagards...
Tu es seul dans un au-delà inconnu Tes yeux sont aussi tout seuls... Tu n'es pas coupable, ami...
AMITIE AVEC LES PHOTOS
Fais les dessins D'un ami D'un camarade D'un voisin Et place-les au coin principal...
Ne fais pas de compte profils et pertes Efface de ta mémoire Les mots Tels qu'intérêt, hargne, trahison... Colorie, décore, Encadre-les... Pends-les à la plus belle place De ton foyer...
Tant qu'ils sont là Dors sans peur Sans crainte...
Tu verras Que ton amitié Avec les couleurs en fête Et les lignes sincères Ne te décevras pas.
AVEC ET SANS FUTUR
Mes espoirs menottés Dans le ciel Effacent les éclaircis d'espoir...
Tel un squelette Avec et sans futur Tu restes suspendue Dans mes yeux...
Les rires aux éclats chargés de feu Sont marqués à mes paupières Avec la nostalgie d'un jour à saisir... A un moment où je ne puis penser Avec et sans futur Les branches restent sans feuillage.
Par un changement transparent des autres jours Avec et sans futur Je ne sais pas depuis combien de soirs Je suis battu par ton absence Aux tables de jeux du hasard sans personne ?..
Avec et sans futur L'obscurité tend son piège Les espoirs affamés m'attrapent Et... on passe à mes poignets Les menottes d'une vie sans toi !
BALAYEUR, MON FRERE
Frère balayeur, Ne balais pas les espoirs Tombés dans les rues... Tu sais, Les larmes ne salissent pas Les avenues...
La plupart du temps Les chagrins Restent à l' intérieur Des gens... Tu ne peux pas savoir Leurs sentiments Qui ne quittent pas chez eux...
Les poubelles Que tu vides Depuis des années Sont témoins de tes sentiments... Que ceux qui ne pensent Qu'à leur estomac Ne te chagrinent pas...
Frère balayeur, Surtout, ne comprends pas mal Mes paroles... Mon but, N'est pas de t'humilier... Il n'y a aucune différence Entre toi et moi...
Frère balayeur, Ne balais pas les espoirs Tombés dans les rues... Tu sais, Les larmes ne salissent pas Les avenues...
MOI, JE CHERCHE MES ANNEES PERDUES
Quelle importance ont, Ma chemise bleue de travail Déchirée, Mon pantalon Et mes chaussures usées? Moi, je cherche Mes années perdues...
Quelle importance ont, Mes lettres ouvertes, Mon exclusion, Mes droits confisqués? Moi, je cherche Mes années perdues....
Quelle importance a, L'amitié, la fraternité, Le travail collectif? Moi, je cherche Mes années perdues...
Quelle importance ont, Mes labeurs volés, La sueur de mon front, Mes efforts considérés comme nuls? Moi, je cherche Mes années perdues...
LORS D'UN CREPUSCULE A MERICOURT
Lors d'un crépuscule à Méricourt, J'ai rencontré des gens Aux yeux noircis Comme leur coeur.
Ce jour-là, Dans la conscience des hommes Le soleil s'était couché Depuis longtemps...
Pendant qu'une guinguette Dans la voiture Se traînait vers moi Moi, je cherchais Les signaux routiers Sur les visages...
On dirait Que par un frisson Les routes s'étaient transformées En pentes, Les hommes avaient avalé Leur luette...
A ce moment-là Il y avait des pierres tombales Devant les portes Et une superficialité Dans les coeurs...
Et puis... Je me suis senti Parmi des gens bien En uniforme... C'est à ce moment précis Que le soleil s'était levé Dans les coeurs... Lors d'un crépuscule à Méricourt.
LE 18ème SIECLE
On n'a pas vu au 18ème siècle De tels événements... Les décès de chauffe-bain, Les accidents de roulage, Les suicides, Les rébellions...
On n'a pas vécu D'horribles Crimes, Viols, Guerres, Agressions...
A cette époque-là Il n'y avait pas de traces D'actuels Misères, Pollution de l'atmosphère, Sentiments salis...
Personne ne pouvait parler De l'existence De la maladie de vache folle Du S.I.D.A. Du Viagra...
On n'a pas vu au 18ème siècle De tels événements...
REFLEXION
Nous avons partagé Une pomme... Nous n'avons pas pu partager Les chagrins Les soucis...
Nous avons remplacé Les vitres brisées. Nous n'avons pas eu assez de force Pour les coeurs...
Nous étions heureux Parmi les verdures Et les fleurs... Nous n'avons pas pu nous protéger Contre les épines...
CHAQUE FOIS QUE JE LEVE MA TETE
Chaque fois que je lève ma tête Vers le ciel... Les oiseaux en vol me viennent à l'esprit...
Les fêtes Les noces traversent ma mémoire... Mes mains semblent Se tendre Aux roses Ou bien au miel d'abeilles...
Chaque fois que je lève ma tête Vers le ciel... Les roses qui se fanent, Les yeux en pleur me viennent à l'esprit...
Je cherche Le passé dans les rues désertes... Les caravanes, Les promenades traversent ma mémoire... Mes mains semblent Se tendre Au tournesol Ou bien à la branche du saule...
DEMAIN LA VIE CONTINUERA ENCORE
Pour le consommateur A la télévision Des publicités pour Machine à laver, Shampoing pour chiens, Téléphones Et automobiles... Ensuite, Des nouvelles du Kosovo : Un enfant au visage tout ensanglanté... Une femme victime de viol Dans les rues Des cadavres en morceaux... Les marchés mondiaux Créés sur les champs de bataille Mais personne ne rougit.
Demain, on parlera Des tremblements de terre, Des inondations, Des maisons détruites Et des voitures emportées...
On ne dira pas un mot De l'équilibre mondial déréglé Des essais nucléaires...
Les journaux Annonceront En petites manchettes Les crimes Et les délits commis par les enfants...
Les travailleurs, Les médecins, Les enseignants Manifesteront Pour revendiquer des droits...
Les hôpitaux Seront pleins de patients A craquer...
Et il fera encore un temps couvert A Paris...
LE CHASSEUR DEVENU GUIDE POUR OISEAUX
Le chasseur devenu guide pour oiseaux, Avec ses deux visages Contre les deux ailes...
Il a coupé les arbres Pour fabriquer un arbre Avec les petites branches asséchées. Afin que les oiseaux s'y posent.
Il a arraché les fleurs Pour orner les petits arbres Afin d'égayer les oiseaux...
Il a mis de petites pierres Grandeur graines de blé Dans les assiettes Afin que les oiseaux mangent...
Il a construit Des poteaux avec des crayons Des tours avec des poteaux Des ruines avec des tours Afin que les oiseaux s'y abritent...
Il a apposé des signatures Toutes différentes Sur les feuilles sèches, Avec ses deux visages... Sans que personne ne s'en aperçoive...
Après quelque temps En chassant les oiseaux un à un Il s'est venté En disant que juges et procureurs Sont ses amis...
Comme beaucoup d'autres Sans trop tarder les oiseaux aussi Ont compris la vérité. Et de ce fait Ils ont émigré Dans d'autres contrées... Et là-bas Ils ont trouvé Des pays, Des gens bien, Des arbres, Des graines de blé dans des assiettes, Et des fleurs de toutes les couleurs...
Pendant qu'eux là-bas Vivent paisiblement Le chasseur est resté seul Là où il est... Avec ses deux visages Contre les deux ailes...
LE SUJET DU JOUR
A la télévision Réunis autour d'une table ronde On débattait sur Kosovo...
Il y avait sur la table Des feuilles d'impôt non remplies... Le père lisait Le journal "Le Parisien"... La mère, quant à elle, tout en silence Se dépêchait pour préparer A manger...
Pendant que l'un des enfants Un stylo en main Ses cahiers et ses livres devant lui Somnolait, L'autre jouait Avec le chat...
Pendant que toute la famille Se réunissait Autour de la table à manger Dans l'autre chambre A la télévision Que personne ne regardait Et n'écoutait Réunis autour d'une table ronde On débattait sur Kosovo...
On a mangé les mets, On a bu les eaux, D'abord on est passé au salon Et ensuite à un autre programme A la télévision...
MAIS... COMMENT ?
Un espoir A été mis dans la boîte Avec une petite note disant "Ton téléphone ne répond pas J'en suis vraiment désolé". On a fermé, On l'a emballée, On l'a ficelée Avec une ficelle de couleur... Dessus on a écrit l'adresse Et on est allé au bureau de poste... Pesée, Timbrée, Payée... Et on est rentré à la maison.
La fiction de joie A duré toute une semaine En larmes... Ensuite on est allé à nouveau Au bureau de poste Mûni de la carte portée Par le facteur. La boîte envoyée était revenue. Avec la mention : "Le nom mentionné, Non trouvé à l'adresse..."
Après maintes recherches Il a appris Que sa bien-aimée était partie loin, Très loin Pour ne jamais revenir...
Il était resté en tête à tête avec la boîte Préparée, Ficelée, Emballée, Postée avec ses mains Et qui était de retour Avec une adresse dessus...
La vie pour lui Allait prendre forme A un autre tournant... Mais...Comment ?
LES ROSES
Parmi les hommes Devenus esclaves de leurs désirs Les roses Livraient Un combat pour la vie...
Comme si elles étaient Sous l'influence des radiations Ou des fuites de courant électrique Les roses n'étaient point à l'aise...
L'acrobatie A sens unique Ou les nonchalances Exhibées de changer de couleur Tel un maestro Les rendaient tristes.
Dans le passé aussi Certaines faiblesses Et trahisons Les avaient pas mal usées.
Vivre en fleurs, Et voir les êtres humains En humanistes Etait leur unique désir.
Le temps allait montrer Quoi et comment ? Malheureusement On ne le savait pas...
ISTANBUL
Les oiseaux de quai Me traînent vers les mers Comme si je courais vers les souffrances Istanbul se tord de douleurs Au fur et à mesure que tombent sur moi Les solitudes sans toi...
Dans cette ville obscure Avec mon sang coagulé Je déborde mes rêves Les rues vides accentuent ton absence Istanbul t'emmène de ville en ville...
Cette ville si grande se verse dans mes souffrances Les oiseaux de quai me traînent A leurs nuits fatiguées Et là-bas Istanbul fouille de fond en comble La solitude sans toi.
ISTANBUL DE MES REVES
Tes attentes sont gravées dans mes yeux... Les formes fondent dans mes rêves Le visage qu'on voit dans tes photos N'est pas celui de tes sentiments Istanbul…
Vivre séparé n'a pas d'impact sur tes mers Les attentes sont tendues dans tes paysages Les pensées ne restent pas sur place Istanbul se pose comme du plomb sur mes solitudes...
Les poissons blancs vivent dans vivant dans ton passé Les mouettes flânent dans tes souvenirs Les amitiés moulues veillent jusqu'aux matins L'Anatolie se lève de tes horizons Istanbul... ________________________________________
© Üzeyir Lokman ÇAYCI © Yakup YURT
LA CASA DE ASTERIÓN ISSN: 0124 - 9282
Revista Trimestral de Estudios Literarios Volumen III - Número 12 Enero-Febrero-Marzo de 2003
SUPLEMENTO LITERARIO CARIBANÍA ISSN: 0124 - 9290
DEPARTAMENTO DE IDIOMAS FACULTAD DE CIENCIAS HUMANAS - FACULTAD DE EDUCACIÓN UNIVERSIDAD DEL ATLÁNTICO Barranquilla - Colombia
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